A travers la fenêtre on peut clairement voir la pleine lune illuminer le domaine. Ariane la regarde d'ailleurs depuis plusieurs heures. La jeune blonde efface la buée de la vitre d'un geste machinal.
Depuis déjà un mois, son père rentre tous les soirs après minuit, ce qui n'est pas du tout habituel pour cet homme qui aime passer tellement de temps avec sa fille unique. Ariane le voit passer le hall tous les soirs, de son pas sec et rapide, en coup de vent. Il a l'air préoccupé par quelque chose. Comme si une menace invisible pèse en permanence au-dessus de sa tête. Et puis malgré sa démarche encore énergique pour son âge il lui apparaît si vieux tout d'un coup.
Elle avait espéré qu'il rentrerait plus tôt ce soir. Elle aurait quand même dix-huit ans dans moins d'un quart d'heure ! Mais apparemment il est beaucoup trop occupé pour penser à son anniversaire...
Poussant un soupir de frustration, Ariane pose ses coudes sur le rebord de la fenêtre et appuie sa tête sur ses mains jointes. Elle déteste plus que tout être seule la nuit dans cette immense maison. Il y a bien Georges, le vieux maître d'hôtel, toujours aux petits soins de celle qu'il appelle encore « petite miss » mais il ne ferait pas long feu contre un voleur ou pire, un de ces maniaques fous à lier que l'on voit à la télévision. Le genre de type qui peut même désactiver un système d'alarme si besoin pour arriver à ses fins.
« Surtout, Miss, ne criez pas. »
Le sang d'Ariane ne fait qu'un tour avant qu'elle ne se retourne brusquement vers celui qui avait parlé.
« Ne m'approchez pas, dit-elle, un tremblement clairement perceptible dans la voix.
- Miss, c'est votre père qui m'envoie. Je m'appelle Glenn, et je dois vous mettre en sécurité, répondit-il précautionneusement.
- Je serai en sécurité dès que vous aurez quitté cette pièce, renchérit-elle dans un souffle. Sortez, maintenant.
- Avec tout le respect que je vous dois, commence-t-il, je n'ai pas le temps de discuter avec vous, alors, ou vous me suivez de votre plein gré, ou bien je vais devoir vous brusquer, ce que je ne désire pas le moins du monde, je vous l'assure. »
Durant ce dialogue, Ariane a le temps d'analyser la situation ; l'homme est beaucoup plus grand qu'elle et sa musculature ne laisse aucun doute quant à sa force physique.
Il faut à tout prix gagner du temps.
« Vous dîtes venir me chercher sur ordre de mon père, tente-t-elle, comment puis-je en être certaine ? Avez-vous un document le confirmant?
- Miss il y a urgence! S'empresse de répondre Glenn. Vous croyez que j'ai le temps de m'encombrer de paperasse ?! Ne comprenez vous pas, vous allez bientôt devenir majeur, votre vie est en danger !
- Dans ce cas monsieur, qu'est-ce qui puit m'affirmer la... »
Elle ne peut même pas finir sa phrase qu'il fait un bond en avant et l'écrase contre le sol. La jeune blonde cogne sa tête contre le rebord de la fenêtre dans sa chute mais entend distinctement un son de verre brisé. Etourdie, elle cherche a griffé son geôlier quand il lui murmure à l'oreille :
« Quoi qu'il arrive, ne révélez pas votre nom. »
Déjà nauséeuse à cause de son coup à la tête, Ariane met quelques secondes à réagir. Elle essaie de poser une question à l'homme mais se ravise juste avant, lorsqu'elle se rend compte que deux individus se tiennent debout à quelques mètres d'elle.
« J'aurais jamais cru que ces putains de vitres d'aristos céderaient aussi vite, s'exprime le premier.
- A croire que le fric donne l'impression d'être immortel, répondit l'autre.
- On va lui montrer le contraire au bobo, réplique son ami après être partit d'un rire gras à glacer le sang. Question immortalité, on en connaît un rayon.
- Regarde qui voilà, annonce l'autre. Glenn, le défenseur de ces damoiselles en détresse.
- Alors mon petit, tu t'es perdu? fait mine de questionner l'autre. Viens, on va te reconduire chez toi, en enfer.
- Je crois plutôt que je vais vous y envoyer d'abord, histoire de tâter le terrain, réplique Glenn. »
Sous les yeux d'Ariane, se déroule alors le combat le plus sauvage qu'elle n'ait jamais vu. Il arrivait qu'en zappant, elle aperçoive à la télévision des matchs de catch, assez sanglants à vrai dire. Mais ce qui se passe devant elle à présent n'a rien à voir.
Glenn s'est redressé en un éclair et fait à présent face à ses opposants. Les coups partent avec une telle rapidité qu'elle a du mal à distinguer quel poing appartient à qui. Du sang gicle à fréquence régulière sur les murs. Soudain, un des adversaires de Glenn pousse un cri rauque; ce dernier lui a arraché le bras.
Ariane se sent encore plus mal, et se laisse glisser le long du mur, la vue brouillée. Le second homme en profite pour se rapprocher d'elle.
« Voilà, je vais mourir, pensa-t-elle, en ne sachant même
pas pourquoi, comme la pauvre ignorante que j'ai toujours
été.»
Seulement il s'avère que non, elle ne va pas mourir. Enfin pour
l'instant, car Glenn s'est saisi du malade par le col de son pull
et l'envoie s'encastrer dans le mur d'en face.
« Miss, appelle-t-il d'un ton inquiet, miss,
vous allez bien ? »
Elle essaye de répondre distinctement mais seul un grognement
rauque franchit ses lèvres. Ariane entend toujours l'agitation
autour d'elle - l'autre enfoiré a dû se remettre de sa violente
rencontre avec le mur en béton armé - mais un sifflement strident
couvre en grande partie les sons brutaux et mats qui lui
parviennent. Un sifflement qui enfle dans sa tête, si aiguë, si
perçant qu'il semble courir dans toutes ses veines. Bientôt, il
devient un cri et, sans autre signe annonciateur qu'une vive
douleur, se concentre uniquement dans son crâne. Ariane se tord,
des larmes coulent à travers ses paupières entrouvertes, une crampe
se loge dans son pied droit.
Et soudain, elle libère ce cri, hurlant comme si elle sortait du
ventre de sa mère, l'air brûlant ses poumons, déchirant ses cordes
vocales, le son lui brisant les tympans.
Le son se transforme en lumière, chaude, vibrante, destructrice
et puis plus rien. Dans l'atmosphère d'infimes vibrations semblent
persister. Tout est calme, comme si les mouvements avaient soudain
voulu honorer quelque chose en cessant d'exister. Le temps attend
lui aussi.
Mais rebelle, une brise vient s'engouffrer par la fenêtre brisée,
balançant une ou deux mèches blondes, soulevant légèrement un
rideau du lit à baldaquin - du moins ce qu'il en reste, et Ariane
peut alors se rendre compte de la situation.
Ou plutôt, de l'absence de situation parce que des deux agresseurs, il ne reste plus que des traces de sang sur les murs. Glenn lui tend la main, elle s'en saisit poussée par son instinct et soudain, il l'attire contre lui, la soulève, et saute par la fenêtre. La jeune fille ferme les yeux, ses cheveux volent dans tous les sens, elle attend l'impact. Mais Glenn ne fait que retomber sur ses pieds, comme s'il avait sauté deux marches au lieu de dix mètres.
Alors qu'il court dans la forêt environnante, portant Ariane dans ses bras, cette dernière trouve la force de lui poser les questions qui lui brûlent les lèves :
- Où va-t-on ?
- Là où vous serez en sécurité Miss, je ne puis vous en dire plus pour l'instant, de crainte que l'on nous trouve, répond respectueusement son interlocuteur.
- Et mon père, est-ce qu'...
- Il va bien, l'interrompt Glenn, il nous rejoindra là bas.
- Ces gens qui nous ont attaqués, qu'est-ce qu'ils voulaient ? se permet-elle encore de demander.
- Vous, Miss, dit sincèrement Glenn, sans vouloir vous effrayer. Et ce n'était pas des gens, comme vous dites.
- Pas des gens ? interroge Ariane, mais que voulez-vous ... ?
- Non, pas des gens, la coupe encore une fois son sauveur. Des vampires. Et vous, vous êtes leur plus grande peur.
Le seul mot qui puisse décrire l'état d'esprit d'Ariane en ce moment serait : bordel ?!
Tout se chamboule dans sa tête, mais les émotions de la soirée l'ont secouée, elle se sent faible et son corps commence à se détendre. Avant de s'endormir dans les bras de Glenn, elle a le temps d'apercevoir à quelques mètres de là une rouquine qui doit être un peu plus âgée, puis, plus rien.
Et me revoilà! J'espère que vous
commencez à y voir plus clair avec ce chapitre, bientôt, des
révélations en masse. Le lien entre les personnages des différents
chapitres vous a été révéler aujourd'hui mais les choses vont
se compliquer (comme d'habitude quoi
).
A la semaine prochaine,
promis!
Electra

